Voilà un échange de bons procédés : après avoir été en immersion au sein de la rédaction du Quotidien du médecin, Pierre Tilliole, doctorant en troisième année dans l’équipe de Juliette Godin « Mécanismes physiologiques et pathologique du développement cortical », a à son tour accueilli une professionnelle du journalisme. Organisés par l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information, ces échanges journalistes-chercheurs sont des opportunités uniques pour se rendre compte des enjeux, impératifs et quotidiens de ces deux univers… dont les temporalités diffèrent.
Samia Hanachi, étudiante en master 2 de journalisme et en alternance au service Science & Médecine du quotidien Le Monde, a côtoyé pendant une semaine les paillasses du laboratoire ainsi que les collègues qui s’y affairent. Direction l’Institut de génétique et de biologie moléculaire et cellulaire (CNRS/Inserm/Université de Strasbourg) pour la rencontrer et dresser le bilan de son immersion !
En un mot, quel était le programme de cette semaine d’immersion ?
Samia Hanachi : On m’a confié tout au long de la semaine un simulacre de projet de recherche à mener, durant lequel j’ai fait des coupes, réalisé un petit protocole d’immunofluorescence… avec en point d’orgue l’observation d’un cerveau d’embryon de souris au microscope !
Au-delà de ce fil rouge, j’ai pu participer à la vie du labo, en assistant à une soutenance de thèse et à des présentations en présence de l’ensemble de l’équipe. Les échanges informels ont aussi été très instructifs, avec des discussions concernant la situation de la recherche aux Etats-Unis ou l’économie des journaux scientifiques.
Aviez-vous des aprioris sur le fonctionnement d’un laboratoire et les métiers de la recherche avant cette immersion ?
Pas vraiment, en revanche je n’avais pas conscience du temps important consacré aux « manips », y compris pour les chercheurs. Leurs bureaux et leurs paillasses sont presque confondus ! Derrière cette question, il y a aussi celle de la diversité des métiers qui cohabitent dans une équipe, et notamment le rôle crucial des techniciens et ingénieurs. En tant que journalistes, nous nous adressons quasi-exclusivement aux chercheurs ; c’est donc très bénéfique de prendre conscience de l’ensemble des savoir-faire et des acteurs mobilisés. Sans parler des autres métiers qui gravitent autour de la recherche en elle-même, sur les aspects administratifs ou de communication par exemple.
De quelles contraintes n’aviez-vous pas nécessairement conscience avant ?
On entend souvent parler de la question des moyens alloués à la recherche, cet enjeu n’était donc pas complètement surprenant pour moi, toutefois j’étais loin de m’imaginer le prix d’un anticorps par exemple ! Désormais, je mesure de manière bien plus concrète l’importance de disposer de fonds en suffisance pour pouvoir mener une recherche de qualité.
J’ai aussi discuté avec un doctorant de l’écosystème des journaux et revues scientifiques, qu’il s’agisse du caractère payant des publications ou encore du développement de la science ouverte.
Surtout, j’ai été frappée par les injonctions parfois contradictoires qui existent dans le monde de la recherche : d’un côté, participer à la construction collective du savoir et le partager et d’un autre, être le premier à publier sur un sujet dans un contexte de forte concurrence.
Cette expérience va-t-elle modifier certaines de vos pratiques professionnelles ?
Sans aucun doute. L’immersion est le rêve pour le journaliste, qui est toujours à la recherche de sujets originaux et d’angles nouveaux, or la meilleure façon d’y parvenir c’est justement d’observer et de passer du temps dans un environnement donné, ce que j’ai eu la chance de faire cette semaine. Cela me donne plein de pistes de sujets et ouvre mon éventail des sources possibles dans le milieu de la recherche.
On a coutume de dire que temps médiatique et temps scientifique divergent : comment, dans la mesure du possible, les concilier dans vos pratiques ?
Je pense que cette supposée incompatibilité vient de ce que les médias cherchent à dire : en tant que journalistes, nous nous focalisons souvent sur les résultats car c’est cet aspect qui intéresse le plus le lectorat. Or une découverte ou une avancée ne correspond qu’à une toute petite partie du cheminement pour le chercheur ! Cette « déformation » est d’une certaine façon aussi due au fonctionnement de la recherche, puisque la plupart du temps les chercheurs souhaitent communiquer auprès du public lorsqu’ils obtiennent des résultats publiés dans une revue prestigieuse.
En tant que journalistes, nous devons nous attacher à montrer que la science n’est pas seulement une affaire de résultats, mais aussi une démarche qui s’inscrit dans le temps long, parfois faite d’échecs ou de tâtonnements qu’on ne raconte pas toujours.
Vous aussi, vous aimeriez prendre part à ce dispositif ?
Restez attentif au site internet de l’Association des journalistes scientifiques de la presse d’information qui lance régulièrement des appels à participation dans sa rubrique dédiée !