« Le sommeil, c’est le facteur qui dégrade le plus la qualité de vie », résume Paquito Bernard, chercheur à l’Irset au sein de l’équipe émergente Cité, spécialiste des liens entre changement climatique, santé et comportements. À court terme, les effets sont immédiats : fatigue, baisse de vigilance, inconfort, difficulté à récupérer. Et lorsque la dette de sommeil s’accumule, les répercussions sont nombreuses : baisse de la concentration des enfants à l’école, risque d’accident du travail, accroissement de la nervosité et des risques de violences…
Les HLM, un terrain prioritaire face aux inégalités d’adaptation
Les locataires de HLM font partie des publics les plus vulnérables face à la chaleur. N’ayant pas la main sur le bâti, ni financièrement, ni réglementairement, les marges de manœuvre pour adapter leur logement aux épisodes de chaleur sont réduites. Cette vulnérabilité est renforcée par le fait que ces habitants résident plus fréquemment dans des quartiers peu végétalisés et fortement minéralisés, où les effets de la chaleur urbaine sont accentués.
Néanmoins, comme le souligne Paquito Bernard, « en France, les connaissances dans ce domaine restent encore très fragmentées, et peu de stratégies d’adaptation à la chaleur, à l’échelle du logement et du quotidien des habitants, sont actuellement proposées ».
Dans ce contexte, le projet CoolSleep ne vise pas à se substituer aux politiques de rénovation du bâti, indispensables à long terme, mais à développer rapidement une solution « clé en main », adaptable et facilement déployable, afin de réduire les impacts sanitaires de la chaleur chez les populations les plus exposées.
CoolSleep, vers une étude interventionnelle
L’objectif de CoolSleep est de développer une intervention avec les locataires HLM pour protéger leur sommeil de la chaleur nocturne. Pour cela, l’équipe a imaginé un ensemble d’outils et de capteurs. Le premier est un « cooling kit », c’est-à-dire du matériel rafraîchissant que les habitants pourront utiliser eux-mêmes : taies d’oreiller à conserver au réfrigérateur pour accumuler le froid, films rafraîchissants à placer devant les fenêtres, vêtements dédiés à porter la nuit. L’idée est de tester ce qui peut réellement être utilisé, adopté et intégré dans la vie quotidienne.
En parallèle, des capteurs seront installés chez les locataires pour l’été 2026 afin de suivre le sommeil, la chaleur et la qualité de l’air intérieur. Ils permettront de documenter les conditions réelles de l’été dans les logements. L’équipe prévoit aussi une application diffusée auprès des participants, grâce à laquelle de courtes notifications permettront de recueillir, chaque matin, la perception du confort thermique et la qualité du sommeil. Ces données subjectives compléteront les mesures objectives et aideront à mieux modéliser l’impact des vagues de chaleur.
« Pour que le projet fonctionne et aille plus loin que des recommandations générales, il faut trouver la bonne intervention, pour la bonne personne, au bon moment. Par exemple, nous avions des prototypes de capteurs de sommeil plus précis, mais qui nécessitent d’être rechargés fréquemment. Finalement, nous avons opté pour quelque chose de plus simple, à glisser sous le matelas de l’usager, avec une autonomie longue », explique Paquito.
Une première version consolidée de l’étude d’intervention doit être disponible d’ici la fin de l’année. Après un premier soutien financier de la Fondation pour la recherche sur la précarité et l’exclusion sociale, l’équipe cherche des financements pour aller vers un essai clinique visant à tester l’effet de l’intervention sur le sommeil.
Une recherche participative, au plus près du terrain
Comme le rappelle Paquito Bernard, « il faut construire avec les habitants et les associer à chaque étape de la démarche ». Des entretiens seront ainsi menés auprès de locataires de logements sociaux ainsi que de bailleurs. Ils permettront de mieux comprendre la manière dont ils s’adaptent aux épisodes de chaleur et les stratégies mises en place pour mieux dormir l’été. Cela peut concerner, par exemple, l’alimentation, le verdissement des balcons ou des fenêtres.
Les enseignements de ces entretiens alimenteront ensuite des ateliers pour identifier les stratégies les plus acceptables et les pistes d’amélioration les plus pertinentes. L’objectif est de faire émerger des solutions plus réalistes, plus appropriables par les habitants et plus justes socialement.
Du logement social à la santé publique : des partenariats élargis
L’équipe travaille aussi avec des acteurs institutionnels qui ne relèvent pas du champ de la recherche en santé : bailleurs sociaux, réseau des villes-santé, ou encore l’Ademe. Elle collabore aussi avec le Centre scientifique et technique du bâtiment.
Tous ces partenariats permettent de croiser les données recueillies dans les logements occupés avec des expertises complémentaires sur le bâtiment, l’aménagement et l’adaptation des territoires. « Le plus dur, c’est d’aller vers des acteurs non traditionnels de la recherche », reconnaît Paquito Bernard. Mais c’est aussi ce qui donne sa portée au projet.
Les résultats de l’étude menée auprès des participants équipés de capteurs seront partagés avec ces partenaires, afin de nourrir leurs propres modèles et de combler un manque de données sur les bâtiments en situation réelle d’occupation. « Ils disposent d’une forte expertise sur le bâti en lui-même, mais de peu de données sur son usage quotidien ». Cette complémentarité permet d’envisager une collaboration « gagnant-gagnant » entre recherche en santé et expertise du bâtiment.
Enfin, l’équipe souhaite développer une méthode reproductible, pouvant être adaptée et enrichie dans d’autres contextes que celui du logement social. L’ambition étant de faire de CoolSleep non seulement une réponse concrète aux effets des fortes chaleurs sur le sommeil et la santé, mais également un socle méthodologique pour de futures recherches et de nouvelles expérimentations sur d’autres territoires et auprès d’autres populations.