Comment êtes-vous devenue chercheuse ?
Sheerazed Boulkroun : J’ai décidé dès le lycée de devenir chercheuse, car j’ai toujours été animée par une curiosité profonde : comprendre comment les choses fonctionnent.
Mon histoire personnelle a également joué un rôle déterminant. Ayant malheureusement perdu plusieurs proches à cause de maladies, j’ai très tôt ressenti le besoin de comprendre ce qui se passe en amont, plutôt que d’intervenir uniquement dans l’urgence. J’ai fait le choix de comprendre avant de soigner, d’explorer les mécanismes profonds qui sous-tendent la maladie.
Aujourd’hui, alors que la défiance envers les sciences progresse et que les contre-vérités se propagent plus rapidement que les connaissances validées, je refuse de rester spectatrice. Je crois profondément que les sciences doivent reprendre une place centrale dans la société, non seulement comme moteur d’innovation, mais comme bien commun. Défendre les sciences, c’est défendre la méthode, l’intégrité, la preuve. C’est s’opposer à la banalisation du doute systématique, à la désinformation, et à cette idée dangereuse selon laquelle toutes les opinions se vaudraient. Pour moi, s’engager dans la recherche, c’est affirmer que la connaissance a une valeur, qu’elle doit être protégée, expliquée et partagée.
La recherche s’est ainsi imposée comme un véritable métier-passion : un travail jamais répétitif, offrant une immense liberté intellectuelle, des défis en constante évolution et surtout une responsabilité collective, celle de contribuer à une science accessible, fiable et utile à tous.
Au laboratoire, sur quoi portent vos travaux de recherche ?
S. B. : L’équipe dans laquelle je travaille est dirigée par Maria-Christina Zennaro et s’intéresse aux pathologies associées à l’aldostérone, une hormone sécrétée par les glandes surrénales, localisées au-dessus des reins. À des niveaux normaux, elle joue un rôle crucial dans la régulation de la pression artérielle en contrôlant la réabsorption du sel et de l’eau par le rein.
Toutefois, si cette hormone est produite en excès et de manière autonome, c’est-à-dire indépendamment des besoins de l’organisme, elle entraîne une hausse prolongée de la tension artérielle. On parle alors d’hyperaldostéronisme primaire.
Cette maladie peut être causée par un adénome, une tumeur bénigne qui produit excessivement l’hormone, ou par une hyperplasie des glandes surrénales. Dans les deux cas, l’excès d’hormones entraîne non seulement une hypertension parfois sévère, mais aussi des dommages progressifs au cœur et aux vaisseaux sanguins.
Mes recherches visent ainsi à comprendre les mécanismes moléculaires et cellulaires sous-jacents à cette dérégulation hormonale. Ces connaissances pourraient aider à identifier de nouvelles cibles thérapeutiques et élaborer des traitements plus efficaces pour cette maladie.
Vous estimez que cette pathologie est trop peu diagnostiquée…
S. B. : L’hypertension artérielle est extrêmement fréquente et est souvent attribuée à des facteurs généraux tels que l’âge, le surpoids ou le stress. Par conséquent, on ne pense pas nécessairement à une origine hormonale.
Il peut ainsi s’écouler plusieurs années avant qu’un patient soit orienté vers un centre spécialisé et que le diagnostic soit établi. Pendant ce temps, l’excès d’aldostérone opère discrètement et progressivement, augmentant le risque de développer des lésions cardiovasculaires potentiellement irréversibles.
L’un des défis clés de mes travaux consiste à élucider les mécanismes qui conduisent au développement de cette pathologie. En effet, mieux comprendre ces processus pourrait permettre d’identifier des marqueurs biologiques capables de faciliter un diagnostic plus précoce de cette forme spécifique d’hypertension d’origine hormonale. En diagnostiquant plus tôt, on pourrait éviter que les personnes concernées ne subissent pendant des années les effets délétères d’un excès d’aldostérone !
Ces travaux s’intègrent dans une stratégie plus large des travaux menés par l’équipe de Maria-Christina Zennaro dont les objectifs sont de comprendre les mécanismes responsables de maladies associées à une dérégulation de la production ou de l’action de l’aldostérone, et de développer des nouveaux biomarqueurs dans un programme de médecine personnalisée permettant une meilleure prise en charge des patients hypertendus.
Quelles sont les limites des traitements existants à ce jour ?
S. B. : En cas d’hyperaldostéronisme causé par un adénome localisé au niveau de la glande surrénale, une intervention chirurgicale peut rétablir la production hormonale normale. Cependant, ce n’est pas toujours possible : lorsque les deux glandes sont touchées, dans le cas des formes bilatérales, il n’est pas possible de les retirer, car elles sont indispensables à la vie.
Le traitement repose alors principalement sur des médicaments appelés antagonistes des récepteurs des minéralocorticoïdes, qui bloquent les effets de l’aldostérone. Ces traitements sont efficaces, mais peuvent être mal tolérés, notamment chez certains patients.
De nouvelles approches thérapeutiques sont en cours de développement. Elles visent l’enzyme responsable de la synthèse de l’hormone plutôt que de bloquer ses effets. L’un de mes objectifs est de tester ces nouvelles stratégies dans des modèles expérimentaux afin d’évaluer leur efficacité et leur potentiel en médecine clinique.
Vous vous intéressez également de près à la ménopause…
S. B. : La ménopause s’accompagne d’une baisse des œstrogènes, des hormones qui jouent un rôle protecteur important pour le système cardiovasculaire. Lorsque leurs taux diminuent, cette protection s’atténue et le risque de développer des maladies cardiovasculaires augmentent chez les femmes.
Au laboratoire, je cherche à comprendre si cette chute des estrogènes pourrait renforcer les effets de l’aldostérone, ce qui pourrait contribuer à expliquer les complications cardiovasculaires chez les femmes ménopausées. L’hypothèse est que la perte de protection hormonale pourrait amplifier certains effets de l’aldostérone, contribuant ainsi à expliquer les complications cardiovasculaires observées à cette période de la vie.
En somme, mon objectif est de comprendre pourquoi le risque cardiovasculaire augmente après la ménopause et comment l’anticiper en étudiant certaines interactions hormonales spécifiques !
Sheerazed Boulkroun vous donne encore plus d’informations sur sa carrière et ses résultats dans son portrait illustré, réalisé par l’Inserm en partenariat avec Margaux Lhuissier, illustratrice de la série Pipette & Bécher. Foncez le découvrir !