Delphine Praud et la cartographie des risques silencieux

Auvergne-Rhône-Alpes
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En 2025, l’Inserm a recruté 14 chercheurs pour renforcer la recherche en région Auvergne-Rhône-Alpes.
À travers leurs témoignages, ils et elles partagent leurs parcours, leurs engagements et les expériences — professionnelles comme personnelles — qui nourrissent leur démarche scientifique.
Découvrez Zoom Chercheur Inserm AuRA, l’interview de Delphine Praud – Centre de Recherche en Cancerologie de Lyon (CRCL)

Quel est votre parcours ?

J’ai d’abord fait une licence de biostatistique. Ensuite, j’ai poursuivi avec un master de santé publique (M1 puis M2) et, durant le M2, je me suis spécialisée en épidémiologie.

Après cela, j’ai travaillé pendant deux ans en tant qu’épidémiologiste à l’hôpital de Bordeaux, où j’étais en soutien pour les études médicales afin de réaliser les analyses statistiques.

Par la suite, j’ai voulu travailler sur le cancer. J’ai donc cherché une thèse. J’avais effectué un stage durant ma licence dans un laboratoire à Milan, en Italie, qui travaillait justement sur le cancer. Je les ai recontactés et ils proposaient une bourse pour les étudiants étrangers. J’ai postulé, j’ai obtenu la bourse et je suis partie faire ma thèse pendant trois ans à Milan.

Durant ma thèse, j’ai travaillé sur l’alimentation, les différents régimes (comme le régime méditerranéen) et leur lien avec le risque de cancer, notamment le cancer de l’estomac. J’ai également étudié certains facteurs de risque liés au mode de vie, comme la consommation de tabac et d’alcool.

Ce qui m’intéressait particulièrement, c’était les expositions environnementales. Après ma thèse, j’ai donc recherché un post-doctorat dans cette thématique. J’ai trouvé une offre à Lyon, au Centre Léon Bérard, pour travailler sur l’exposition à la pollution de l’air et le risque de cancer du sein.

J’y ai enchaîné plusieurs post-doctorats sur cette thématique. J’ai également eu une expérience au Centre International de Recherche sur le Cancer. Ensuite, j’ai élargi ma thématique aux expositions professionnelles, notamment l’exposition aux métaux et le risque de cancer du testicule. Enfin, j’ai passé un concours pour obtenir un poste stable.

Pourquoi l’Inserm ?

Depuis mes post-doctorats, je devais régulièrement demander des financements pour financer mon poste. J’ai travaillé entre le Centre Léon Bérard et l’Inserm, et à chaque fois, il fallait chercher des financements.

Obtenir un poste titulaire permet de ne plus avoir à chercher en permanence des financements pour son propre salaire, ce qui allège considérablement les démarches et permet de se consacrer davantage à la recherche.

Mon parcours en épidémiologie et santé publique correspond bien aux postes proposés par l’Inserm. Cela me permet de me consacrer pleinement à mes travaux sans passer trop de temps à chercher des financements.

Quel est votre thème de recherche actuel ?

Je travaille sur le lien entre expositions environnementales et cancer, en particulier sur l’exposition à la pollution de l’air.

Je me suis beaucoup intéressée au cancer du sein. En épidémiologie, il est essentiel d’étudier les expositions tout au long de la vie, notamment pendant des périodes dites « fenêtres de sensibilité critique », où les femmes sont plus vulnérables aux expositions.

Ma thématique consiste donc à estimer précisément l’exposition des individus et à tenir compte des spécificités de la pathologie étudiée. Les expositions environnementales sont difficiles à mesurer, car on ne sait pas toujours exactement à quoi on est exposé au quotidien.

Quel est le quotidien d’un(e) épidémiologiste ?

Nous travaillons principalement sur ordinateur, à partir de bases de données issues de questionnaires.

Je travaille notamment sur la cohorte E3N, qui suit environ 100 000 femmes depuis 1990. Elles reçoivent un questionnaire tous les deux ans. Les données sont ensuite saisies et organisées en bases de données. J’ai accès aux informations concernant leur activité physique, leur adresse (pour estimer leur exposition à la pollution), les diagnostics de cancer et les caractéristiques des cancers.

Combien de personnes dans cette cohorte ?

Il y a environ 100 000 femmes dans la cohorte. Environ 5 000 cancers du sein ont été diagnostiqués. Pour mes travaux, je travaille sur un sous-échantillon d’environ 10 000 femmes. Depuis quelques années, les enfants de ces femmes sont également inclus dans la cohorte, ce qui permet d’étudier les effets intergénérationnels des expositions.

Travaillez-vous en laboratoire ?

Non, je ne travaille pas en laboratoire biologique. Je n’analyse pas de cellules. Mon équipe est rattachée au Centre de Recherche en Cancérologie de Lyon, mais je travaille principalement dans des bureaux, au Centre de prévention du Centre Léon Bérard.

Notre objectif est la prévention : identifier des facteurs de risque afin de réduire l’exposition et améliorer la santé publique.

Travaillez-vous avec l’État ?

Pas directement, mais nous collaborons avec la Métropole de Lyon, les agences régionales de santé (ARS) et les agences de surveillance de la qualité de l’air. Lorsque l’État a une question précise, il peut demander à des organismes de recherche comme l’Inserm de réaliser une expertise collective. Des experts analysent alors la littérature scientifique et formulent des recommandations.

Je participe également à un comité d’experts de l’ANSES (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail), qui évalue notamment les risques liés à la pollution de l’air.

Comment mesure-t-on l’exposition à la pollution de l’air ?

Nous utilisons les adresses des individus pour estimer leur exposition. Des chercheurs développent des modèles à partir de mesures existantes de qualité de l’air, en prenant en compte des paramètres comme le vent, la température et la proximité de sources de pollution (routes, zones agricoles, etc.). Ces modèles permettent d’estimer l’exposition année par année.

Vit-on plus à risque en ville qu’à la campagne ?

La question est complexe. Il ne faut pas simplement opposer milieu urbain et milieu rural.

Le cancer peut se développer sur plusieurs décennies. Des expositions longues à faible dose peuvent avoir un effet significatif. Nous essayons donc de mesurer précisément le niveau d’exposition plutôt que d’opposer simplement ville et campagne.

À quoi sert concrètement votre travail ?

Mon travail sert à mieux comprendre les effets des expositions environnementales sur le risque de cancer. Il permet d’informer les décideurs politiques afin qu’ils mettent en place des mesures de prévention. 

Mon objectif est de réduire le nombre de cancers en diminuant les expositions environnementales.

Quels sont les grands enjeux de santé auxquels vous répondez ?

Un enjeu majeur concerne les inégalités territoriales. Certaines populations sont plus exposées à la pollution, notamment celles vivant près des axes routiers ou issues de catégories socioprofessionnelles plus modestes. Ces expositions sont subies et contribuent aux inégalités de santé. Il est donc essentiel de produire des données scientifiques pour guider les politiques publiques.

Qu’est-ce qui vous épanouit le plus ?

Ce qui m’épanouit le plus, c’est de voir que nos recherches ont un impact concret, par exemple lorsque la Métropole de Lyon utilise nos résultats pour adapter ses politiques de mobilité ou de qualité de l’air. C’est gratifiant de voir que la recherche peut améliorer la qualité de vie.

Quelles sont vos ambitions ?

Mon ambition est de développer une équipe spécialisée dans le lien entre expositions environnementales et cancer. Nous souhaitons également créer une plateforme de données afin que d’autres chercheurs puissent utiliser nos modèles d’estimation pour étudier d’autres pathologies.

Quel message souhaitez-vous faire passer au grand public ?

La recherche continue. Elle prend du temps, surtout sur des maladies complexes comme le cancer. Même si les financements diminuent, nous continuons à travailler pour mieux comprendre les facteurs de risque et réduire le nombre de patients atteints.