Portrait d’Inserm : Aude Almeras, la maternité à la loupe

Aude Almeras coordonne l’Enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles, qui vise à renforcer la sécurité et la qualité du suivi des femmes enceintes. Dans cet entretien, elle revient sur son parcours, détaille le fonctionnement de l'enquête et évoque son rôle de présidente du Conseil de l’Ordre des sages-femmes du Val-d’Oise. Elle parle aussi de sa passion pour les jeux de société et les escape games.

National
Ces boutons servent à modifier la taille des textes /

Pouvez-vous nous raconter votre parcours ?

Aude Almeras : Je suis sage-femme diplômée depuis 2006. J’ai commencé à l’hôpital de Pontoise et j’ai travaillé dans tous les services de la maternité. En 2015, je me suis investie dans l’orthogénie, c’est-à-dire l’accompagnement des femmes en matière de contraception et d’interruption volontaire de grossesse : j’ai suivi un DU de régulation des naissances et participé à la création d’une consultation dédiée, menée par des sages-femmes. En 2017, j’ai rejoint l’unité de soutien à la recherche clinique de Pontoise, en parallèle de mon activité de sage-femme. J’ai contribué à la mise en place d’études et au recueil de données. Deux ans plus tard, l’Inserm a retenu ma candidature et je suis devenue coordinatrice de l’Enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles. Depuis 2019, j’exerce cette mission depuis le site de Port-Royal à Paris, tout en conservant 40 % d’activité clinique. Sur le terrain, ce sont les rencontres avec les femmes — et parfois leurs familles — qui donnent du sens à mon action.

Y a‑t-il une rencontre qui a particulièrement marqué votre parcours de sage-femme ?

A. A. : Parmi les souvenirs positifs, j’ai par exemple accompagné deux sœurs pour leurs accouchements respectifs, à une semaine d’intervalle. Mais certains souvenirs sont plus difficiles : les accompagnements lors d’interruptions médicales de grossesse ou de fausses couches tardives sont probablement ceux qui m’ont le plus marquée : la salle d’accouchement, habituellement rythmée par les sons liés au suivi de l’activité cardiaque du fœtus, devient un lieu de silence. Je pense en particulier à une patiente qui a interrompu sa grossesse à huit mois, après la découverte d’une malformation cérébrale grave. Si le couple a pris le temps de s’informer et de réfléchir, la décision n’en restait pas moins extrêmement difficile. Je me souviens des gestes que nous avons faits pour les parents : photos, empreintes, bracelets — afin qu’ils gardent un souvenir. Ces moments me rappellent que notre rôle dépasse l’acte technique : il s’agit d’accompagner des personnes dans l’épreuve avec respect et délicatesse.

Qu’est-ce qui vous a donné envie de rejoindre la recherche ?

A. A. : Je me suis toujours intéressée à la façon dont nous pouvons faire évoluer nos pratiques. J’ai souvent travaillé à la rédaction de protocoles pour améliorer le parcours des patientes. La recherche permet d’aller plus loin : elle donne accès à des données, permet de travailler à plus grande échelle et de formuler des recommandations qui dépassent ce que l’on fait « chacun dans son coin ».

Pouvez-vous citer des besoins cliniques concrets qui vous ont amenée à vous orienter vers la recherche, puis vers la coordination ?

A. A. : Lorsque j’ai débuté, il existait encore peu de recommandations concernant les suites de couches, notamment en matière de santé mentale. En exerçant mon activité, je me suis rendue compte qu’il manquait des données pour faire évoluer les pratiques. Autre exemple : en orthogénie, nous n’avions pas de psychologue dédiée. Les données de l’Enquête nationale confidentielle sur les morts maternelles — et le fait que des suicides post-IVG apparaissent dans les bilans — permettent d’appuyer la nécessité d’un accompagnement psychologique. 

Le passage vers la coordination s’est fait progressivement mais de manière assez évidente : d’abord à Pontoise, puis à Port-Royal avec la découverte de données très concrètes qui donnent envie d’aller plus loin en prévention. Je n’ai pas vraiment connu de rupture, car je conserve une activité clinique : ce contact avec le terrain me permet d’appliquer ce que je vois et de le transmettre à l’équipe.

© Inserm / François Guénet

Avez-vous suivi une formation pour devenir coordinatrice ?

A. A. :  J’ai été formée sur le terrain par mes collègues scientifiques, principalement au sein de l’Unité de soutien à la recherche clinique (USRC). J’ai également acquis d’autres compétences grâce à mon engagement au Conseil de l’Ordre des sages-femmes : tenue de bases de données, gestion de dossiers ou interactions avec le monde politique. Ces expériences complémentaires m’ont beaucoup apporté.

Concrètement, que fait-on quand on coordonne l’ENCMM ?

A. A. : Je m’occupe du recueil de tous les cas de décès maternel. La première étape est un travail de mise en ordre des données. Il faut par exemple trier et éliminer les faux positifs : erreurs de lecture des certificats de décès, causes sans lien avec la grossesse… Ensuite je prends contact avec les interlocuteurs locaux pour vérifier la disponibilité des dossiers et évaluer la complexité du parcours de soins associé à chaque cas. Parfois il faudra récupérer une fiche d’intervention du Samu, parfois suivre un parcours très étalé dans le temps.

J’organise également la mission des assesseurs : ce sont des cliniciens bénévoles — environ 250 répartis sur le territoire — que j’envoie en binômes sur les sites liés à un cas de décès maternel. Sur place, les assesseurs rencontrent les équipes, complètent un questionnaire et collectent les pièces utiles. Ils nous renvoient ensuite l’ensemble des éléments, qui sont anonymisés, puis discutés en comité d’experts. Je rassemble et synthétise les conclusions pour chaque cas, sous la supervision de la directrice de recherche.

En quoi le déplacement des assesseurs sur les sites contribue‑t‑il à la qualité de l’enquête ?

A. A. : L’idée est qu’ils se déplacent et échangent avec les équipes locales. C’est là que la qualité de l’analyse se joue : cela permet d’identifier des éléments qui n’apparaissent pas forcément dans le dossier, comme une surcharge d’activité, des tensions d’équipe ou des détails organisationnels.

Pour les cas récents, ils peuvent même parfois assister à la réunion de morbi-mortalité organisée dans les maternités pour analyser les complications ou décès survenus. Ces réunions permettent de comprendre le contexte, d’identifier ce qui a pu dysfonctionner et d’envisager des axes d’amélioration.

Quels sont les effets de cette enquête sur les pratiques cliniques ?

A. A. : L’enquête est largement reconnue dans la profession. La mise en évidence du suicide comme cause majeure de décès a poussé les équipes à repenser les circuits de suivi et de prévention, même si les changements prennent du temps. Elle a également montré que jusqu’en 2012, les hémorragies du post-partum constituaient la première cause de décès maternel directement liée à la grossesse. Les professionnels se sont saisis de ces données : le Collège national des gynécologues et obstétriciens français a communiqué pour rappeler les bons gestes, ce qui a contribué à réduire ce type de décès. Les résultats positifs observés lors des enquêtes suivantes ont ensuite encouragé la poursuite des efforts.

Que vous apporte votre engagement au Conseil de l’Ordre des sages-femmes ?

A. A. : Le Conseil me donne une vision globale des difficultés rencontrées par les sages-femmes, en particulier sur le plan administratif, que ce soit pour les inscriptions à l’Ordre, les équivalences de diplômes, les contrats libéraux, la médiation ou les plaintes. C’est une complémentarité précieuse entre production de connaissances, pratique clinique et compréhension des enjeux organisationnels et institutionnels de la profession.

Y a‑t-il un hobby qui vous anime en dehors du travail ?

A. A. : J’aime consacrer du temps à des activités qui me ressourcent. J’adore les jeux de plateau, en particulier les jeux de gestion et de stratégie. Parmi mes préférences figurent Agricola, Un monde sans fin, Saint-Pétersbourg ou Les Aventuriers du rail. Parfois, je joue également en ligne. Ces jeux sollicitent la réflexion, la planification et la stratégie : ils exercent ma patience et stimulent ma créativité. J’aime autant ces moments que les escape games entre collègues sages-femmes, qui sont aussi de grands moments !

Une partie du jeu Un monde sans fin, un jeu de plateau stratégique inspiré de l’univers des Piliers de la Terre, dans lequel les joueurs développent leurs ressources, gèrent leurs cartes et prennent des décisions pour construire et faire prospérer leur territoire au fil des tours. © Aude Almeras
Aude et ses amies, à l’issue d’un escape game (de gauche à droite : Emmanuelle, Aude, Lolita, Fabienne, Clarisse). © Aude Almeras