Clap de fin pour l’étude épidémiologique ALIENOR

Nouvelle-Aquitaine
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Le 9 octobre dernier, à l’occasion de la Journée Mondiale de la Vue, s’est tenue la cérémonie de clôture d’ALIENOR, une étude épidémiologique de cohorte dédiée au vieillissement oculaire, après 18 années de suivi, de collecte et d’analyse de données. L’évènement a été l’occasion de revenir sur les principales avancées issues de ce projet et d’évoquer les perspectives à venir.

Née d’une rencontre entre épidémiologistes et ophtalmologistes, l’étude ALIENOR s’est déroulé sur 18 années grâce à une étroite collaboration entre le Centre de recherche sur la santé des populations de Bordeaux (BPH, Inserm / Université de Bordeaux) et le service d’ophtalmologie du CHU de Bordeaux. Elle a mobilisé des médecins ophtalmologistes, des orthoptistes, ainsi qu’une équipe de recherche composée de chercheurs, chercheuses, et ingénieures-statisticiennes. Ensemble, ils ont étudié les liens entre les maladies oculaires liées à l’âge et les facteurs nutritionnels, génétiques, environnementaux et vasculaires.

© Laetitia Houinou – Sylvain Bouton , Laure Gayraud, Catherine Helmer, Marie Noelle Delyfer, Bénédicte Merle, Henri Chibret, Cécile Delcourt, Cedric Schweitzer, François SADRAN, Jean François Korobelnik

Contexte

Les maladies oculaires liées à l’âge constituent aujourd’hui la principale cause de cécité et de malvoyance au niveau mondial. Ces maladies dégénératives touchent principalement les personnes âgées, comme la dégénérescence maculaire liée à l’âge (DMLA), la cataracte ou encore le glaucome.

Leur origine est multifactorielle, impliquant à la fois des facteurs non modifiables comme l’âge, le sexe ou les facteurs génétiques, et des facteurs modifiables comme le tabagisme, l’exposition aux ultraviolets, la pression intra-oculaire ou encore la nutrition. Mieux comprendre ces pathologies, et en particulier les facteurs qui favorisent leur apparition, représente un enjeu majeur de santé publique. En effet, la DMLA concerne près de 600 000 personnes en France, et les traitements de la DMLA néovasculaire font partie des 20 médicaments les plus coûteux pour l’Assurance Maladie (807 millions d’euros au total pour Eylea® et Lucentis® en 2023). Le glaucome touche environ 1,2 millions de personnes en France et la chirurgie de la cataracte représente l’acte chirurgical le plus fréquent dans le pays avec plus d’un million d’interventions chaque année.

Ces maladies se développent progressivement et évoluent au fil du temps. Pour en comprendre les différentes phases d’apparition et de progression, un suivi sur le long terme s’avère indispensable. C’est précisément dans cette perspective que les études de cohorte épidémiologiques offrent un outil particulièrement précieux pour la recherche.

L’étude ALIENOR

Lors de cette soirée de clôture, Cécile Delcourt, directrice de recherche Inserm et coordinatrice de l’étude ALIENOR est revenue sur les caractéristiques de cette cohorte.

ALIENOR (Antioxydants, Lipides Essentiels, Nutrition et maladies OculaiRes) est une cohorte épidémiologique en population générale âgée, dont l’objectif était d’étudier les liens entre les maladies oculaires liées à l’âge et les facteurs nutritionnels, ainsi que d’autres déterminants majeurs tels que les facteurs environnementaux, vasculaires ou encore le recours aux soins ophtalmologiques dans la population âgée.

Cette étude s’appuie initialement sur la cohorte des 3 Cités (3C) qui regroupait 9 294 personnes de plus de 65 ans recrutés entre 1999 et 2001 à partir des listes électorales de 3 villes françaises (Bordeaux, Dijon, Montpellier). Conçue initialement pour étudier les facteurs vasculaires de la démence, la cohorte 3C prévoyait un suivi tous les 2 ans et comprenait des évaluations cognitives et comportementales, des examens IRM, de nombreux paramètres vasculaires, ainsi que des bilans sanguins et des analyses ADN. Pour la cohorte bordelaise, des données nutritionnelles ont également été collectées, incluant des dosages de nutriments et des enquêtes alimentaires détaillées.

La contribution spécifique d’ALIENOR réside dans l’ajout d’examens ophtalmologiques approfondis, proposés à l’ensemble des participants de la cohorte 3C bordelaise (2 104 personnes) à partir de 2006, lors du troisième suivi. Au total, 1 013 volontaires bordelais ont participé au moins une fois à l’étude ALIENOR et ont bénéficié d’examens ophtalmologiques répétés tous les 2 à 3 ans, entre 2006 et 2024.

L’importance de l’alimentation

Bénédicte Merle, chercheuse Inserm, a présenté une partie des résultats portant sur l’influence de la nutrition sur la santé visuelle, en soulignant les éléments qui contribuent à une bonne vue. Les travaux montrent en effet une association entre les concentrations sanguines de plusieurs nutriments, comme les acides gras oméga 3, les caroténoïdes et certaines vitamines, et une diminution du risque d’apparition de la DMLA.

La rétine est particulièrement riche en acides gras oméga 3, présents notamment dans le poisson gras ou certaines huiles (colza, noix). Les personnes ayant des apports satisfaisants présentent un risque réduit de DMLA. Il est donc recommandé d’utiliser des huiles riches en oméga 3 et de consommer du poisson au moins 2 fois par semaine, dont une fois du poisson gras (saumon, thon, sardines, anchois, …). Par ailleurs, les aliments riches en antioxydants, comme les fruits et légumes ou l’huile d’olive, sont associés à une prévalence plus faible de DMLA. Les composés antioxydants (vitamines, caroténoïdes, polyphénols) contribueraient à limiter les réactions d’oxydation responsables de l’altération des cellules rétiniennes.

La macula est protégée de la lumière bleue, partie la plus énergétique du spectre visible, grâce au pigment maculaire. Celui-ci est composé de lutéine et zéaxanthine, deux caroténoïdes d’origine alimentaire que l’on trouve dans les légumes verts (épinards, petits pois, brocolis, haricots verts, asperges, salade…), certains fruits et légumes jaune-orangé (maïs, potiron, oranges, clémentines) ainsi que dans les œufs. Des niveaux sanguins élevés de ces caroténoïdes sont associés à une diminution du risque de DMLA. Il est donc important de consommer quotidiennement ces aliments pour assurer une bonne protection de la rétine.

De manière générale, les personnes suivant un régime de type méditerranéen, c’est-à-dire riche en fruits et légumes, céréales, huile d’olive et poisson, avec une consommation modérée de viande et produits laitiers, présentent une réduction de 40 % du risque de progression de la DMLA.

La pollution de l’air pourrait accélérer le vieillissement oculaire

Les effets néfastes de la pollution de l’air sur les fonctions respiratoires et cardiovasculaires, ainsi que sur le système nerveux central sont désormais bien documentés, incluant un risque accru de maladies neurodégénératives chez l’adulte et de troubles neurodéveloppementaux chez l’enfant.

Laure Gayraud, chercheuse postdoctorante, s’est penchée sur l’impact de la pollution atmosphérique sur la santé visuelle. A l’aide de modélisations basées sur les relevés des stations de contrôle de qualité de l’air et des caractéristiques météorologiques et géographiques, elle a estimé sur une période de 10 ans l’exposition au domicile de 683 personnes de la cohorte à plusieurs polluants atmosphériques, notamment les particules fines (de diamètre inférieur à 2,5 microns) le dioxyde d’azote émis par les véhicules essence et diesel.

Ses travaux montrent que les personnes les plus exposées à la pollution atmosphérique présentent une accélération de la perte de la couche des fibres nerveuses de la rétine, une caractéristique du glaucome, ainsi qu’un risque accru de chirurgie de la cataracte. Ces associations sont particulièrement marqués avec l’exposition aux particules fines, capables de pénétrer très profondément dans l’organisme, de passer dans la circulation sanguine et d’atteindre l’œil et la rétine, un tissu très vascularisé. Ces particules déclenchent des réactions inflammatoires qui favorisent le risque de dégénérescence rétinienne et potentiellement de glaucome.

Au niveau mondial, il existe aujourd’hui une quinzaine d’études sur les effets de la pollution atmosphérique sur les maladies oculaires qui convergent pour montrer un excès de risque de maladies oculaires (glaucome, DMLA, cataracte) chez les personnes les plus exposées à la pollution de l’air. Ces résultats constituent un argument supplémentaire en faveur de la baisse des seuils réglementaire européens, comme recommandé par l’OMS, ainsi que de la diminution de l’exposition de la population française à la pollution de l’air.

Autres résultats

Catherine Helmer, directrice de recherche Inserm, s’est attardée sur l’étude de la rétine comme fenêtre d’observation et d’évaluation du cerveau, grâce notamment à l’analyse de sa vascularisation et des petits vaisseaux. Cela pourrait permettre de repérer plus précocement certaines démences. Marie-Noelle Delyfer, professeur en ophtalmologie, nous a montré qu’avec le suivi répété, l’analyse des images a permis de déterminer l’incidence de certaines anomalies anatomiques au niveau du vitré, de la rétine et du nerf optique de la rétine. La compilation de ces données d’une grande richesse, a également permis d’avancer vers des modèles algorithmiques basés sur l’analyse de déterminants anatomiques pour aider à quantifier le risque d’évolution vers une DMLA. Enfin, Cédric Schweitzer, professeur en ophtalmologie, a présenté les progrès des techniques d’imagerie, ouvrant la voie à l’usage de l’intelligence artificielle pour faciliter le diagnostic.

Pour en savoir plus : 

A lire sur inserm​.fr : Examiner la rétine permettrait de repérer la démence

Perspectives

Si l’étude ALIENOR a pris fin sur le terrain en 2024, les données recueillies au cours des 18 années de suivi continueront à être exploitées et analysées pendant plusieurs années. Plusieurs collaborations sont en cours, notamment avec les grandes cohortes nationales Gazel, Constances et E3N-Générations sur les facteurs associés aux maladies oculaires, ainsi qu’avec le programme RHU SHIVA et l’IHU VBHI, afin d’approfondir les liens entre la rétine et le cerveau.

En 2026, une nouvelle étude verra le jour : la cohorte Clémence, consacrée à la santé oculaire des enfants, portée par Cécile Delcourt et Marie-Noelle Delyfer. Ce projet vise à identifier les facteurs associés à la myopie et au développement oculaire durant l’enfance et l’adolescence, dans une perspective de santé publique.