Tokyo, nouveau point d’ancrage de l’Inserm en Asie

À l’occasion de l’ouverture du nouveau bureau de l’Inserm à Tokyo, Mireille Guyader, directrice du Département du partenariat et des relations extérieures, détaille la stratégie de l’Institut en Asie. De son expérience de chercheuse sur le VIH aux outils comme les Joint Labs, elle explique comment se construisent des partenariats scientifiques internationaux durables.

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Y a-t-il une expérience, dans votre parcours de chercheuse, qui vous a fait comprendre que les collaborations comptent autant que la recherche elle-même ?

Mireille Guyader : Lorsque je travaillais sur le VIH dans les années 1990 et au début des années 2000, j’ai eu la chance de mener mes recherches dans plusieurs environnements scientifiques, en France, en Suisse et à San Diego. Je me souviens notamment de projets où nous cherchions à comprendre les déterminants génétiques du virus et leurs liens avec la progression de la maladie. Chaque partenaire apportait une pièce différente du puzzle : des cohortes de patients, des expertises en biologie moléculaire, des technologies que nous n’avions pas dans notre laboratoire, ou encore des approches cliniques complémentaires. Le VIH était, et reste, un défi mondial. Pour comprendre sa pathogenèse, il fallait déjà travailler au-delà des disciplines, des laboratoires et des frontières.

Avec le recul, cette expérience a beaucoup influencé la suite de mon parcours. Aujourd’hui, à la tête du Département du partenariat et des relations extérieures de l’Inserm, je retrouve finalement la même question : comment faire en sorte que les bonnes personnes puissent se rencontrer, travailler ensemble et faire émerger des projets qu’elles n’auraient peut-être pas pu porter seules.

Vous avez d’abord piloté le bureau Inserm de Washington, qu’avez-vous appris sur la manière dont se construisent les collaborations qui fonctionnent ?

Les collaborations les plus solides reposent sur quatre piliers : la confiance entre personnes et institutions, une vision scientifique partagée, la rencontre à travers des expériences communes, et la capacité à mobiliser des moyens concrets pour agir.

Un exemple qui m’a particulièrement marquée est la coopération développée entre l’Inserm et deux instituts des National Institutes of Health (NIH), le National Institute on Drug Abuse (NIDA), puis le National Institute on Alcohol Abuse and Alcoholism (NIAAA). Au départ, il y avait une volonté commune de leurs dirigeants, de la direction générale de l’Inserm et des responsables scientifiques concernés. Mais cette volonté n’aurait pas suffi à elle seule.

Nous avons organisé plusieurs ateliers scientifiques franco-américains sur les addictions. Ces rencontres ont permis aux chercheurs de se connaître, de comprendre leurs approches respectives et de voir où ils pouvaient réellement travailler ensemble. C’est là que les choses commencent à devenir concrètes.

Ensuite, il faut donner aux chercheurs les moyens de poursuivre ce qui a commencé. Dans ce cas, la dynamique a débouché sur un programme d’échange de postdoctorants entre la France et les États-Unis. Ces mobilités ont compté bien au-delà du séjour lui-même. Lorsque l’on passe plusieurs mois dans le laboratoire d’un collègue, que l’on travaille ensemble au quotidien, que l’on découvre ses méthodes et son environnement, une relation de confiance durable se crée.

L’Inserm ouvre un bureau à Tokyo. Quel besoin cette présence doit-elle couvrir et quelles opportunités va-t-elle accélérer ?

L’Asie est devenue un moteur mondial incontournable de l’innovation biomédicale : vieillissement, neurosciences, intelligence artificielle, infectiologie… Dans cette partie du monde plus qu’ailleurs, la proximité et la régularité des échanges sont fondamentales.

Le choix de Tokyo offre une position stratégique pour rayonner sur l’ensemble de l’Asie de l’Est et du Sud-Est. Ce bureau sera notre point d’ancrage régional pour accompagner nos équipes et accroître notre visibilité, aux côtés du CNRS, de l’Institut Pasteur et de l’Ambassade.

Cette présence doit aussi permettre de concrétiser de nouvelles collaborations. Pour mesurer l’impact direct d’une telle implantation, il suffit de regarder l’un des partenariats phares que nous signons : en santé environnementale, nous échangeons des informations relatives à nos cohortes, notamment la cohorte française France-Investigation Longitudinale sur les maladies et l’environnement dans l’enfance (FILOMENE) et l’étude japonaise Japan Environment and Children’s Study (JECS), dont le programme est piloté par le National Institute for Environmental Studies (NIES). La JECS suit 100 000 couples mère-enfant au Japon. Ces collaborations permettront notamment de mieux étudier les liens entre les expositions environnementales et la santé, et d’examiner plus finement leurs effets sur la santé des futures générations.

Dans le même temps, nous scellons des accords avec plusieurs acteurs majeurs de la recherche japonaise. Nous travaillons notamment avec l’Agence japonaise pour la recherche et le développement médical (AMED), en immunologie, inflammation, maladies infectieuses et microbiologie, et avec le RIKEN, institut japonais de recherche en physique et chimie, en recherche fondamentale. À l’Université de Tokyo, nous implantons un Joint Lab à l’Institute of Industrial Science (IIS-UTokyo), adossé à l’unité mixte de recherche Inserm Canther du Centre de recherche en cancérologie de Lyon (CRCL).

L’ensemble de ces partenariats ouvre de nouvelles opportunités de collaboration pour les chercheurs de l’Inserm. 

Quels sont aujourd’hui les pays asiatiques où l’Inserm a des partenariats particulièrement forts ?

À Singapour, nous avons construit un écosystème très riche avec la National University of Singapore (NUS), la Nanyang Technological University (NTU) et l’agence A*STAR. Nos collaborations portent sur plusieurs domaines, notamment le vieillissement, les technologies pour la santé, les maladies métaboliques et les maladies infectieuses.

En Chine, notre coopération avec l’Académie chinoise des sciences (CAS) porte sur le vieillissement en bonne santé. Nous mettons actuellement en place des échanges de post-doctorants, signe que la relation dépasse désormais le simple cadre institutionnel pour s’ancrer dans les communautés scientifiques elles-mêmes.

À Taïwan, le Centre franco-taïwanais de coopération biomédicale (développé avec la National Taiwan University) fédère nos collaborations en oncologie et en technologies pour la santé tout en stimulant la mobilité des chercheurs.

Enfin, en Corée du Sud, nous sommes dans une phase d’amorçage : les échanges récents avec le Korea Research Institute of Bioscience and Biotechnology (KRIBB) et la Korea Disease Control and Prevention Agency (KDCA) posent des bases prometteuses pour construire de futures coopérations. 

L’Inserm dispose d’outils allant du Tremplin aux Joint Labs pour faire émerger puis inscrire les collaborations dans la durée. Comment une première rencontre devient-elle un partenariat scientifique ?

Il n’y a pas vraiment de parcours type. Une collaboration peut commencer de mille façons : une rencontre lors d’un congrès, une visite dans un laboratoire, un workshop, parfois même une discussion autour d’un résultat qui donne envie d’aller plus loin.

Ce qui compte ensuite, c’est de pouvoir tester la relation sans avoir besoin de commencer immédiatement par un projet très lourd. Un dispositif comme Tremplin peut justement permettre à deux équipes de travailler ensemble sur une première question scientifique et de voir ce que cette collaboration produit.

Ensuite, si les équipes trouvent une vraie complémentarité, que les échanges se développent et que des résultats commencent à apparaître, on peut passer à une relation plus structurée. C’est notamment le rôle des International Research Projects (IRP), qui permettent de consolider pendant plusieurs années un partenariat entre une équipe Inserm et une équipe étrangère.

Et lorsque les équipes vont encore plus loin, qu’elles souhaitent co-encadrer des chercheurs ou construire un programme scientifique beaucoup plus intégré, un Joint Lab peut devenir pertinent, notamment lorsque la thématique s’inscrit dans les priorités de l’Inserm et que le partenariat associe un partenaire stratégique pour l’Institut, prêt à s’engager à ses côtés pour soutenir la collaboration. 

Ce que j’aime dans cette logique, c’est qu’elle laisse du temps à la collaboration pour faire ses preuves. On ne décrète pas qu’un partenariat sera durable parce qu’une convention a été signée. On commence par travailler ensemble, on voit ce que cela produit, puis on donne progressivement plus d’ampleur à la relation lorsque cela a du sens.

Quelles sont vos priorités à moyen terme ?

Pour les trois ans à venir, l’ambition est claire : transformer nos relations institutionnelles en opportunités concrètes pour les équipes et faire de l’Inserm un partenaire mondial incontournable.

Cela passe par trois axes :

  1. Densifier nos alliances avec les institutions chefs de file mondiales tout en investissant les écosystèmes émergents à fort potentiel.
  2. Développer les doctorats, post-doctorats et flux de jeunes chercheurs, car les coopérations durables naissent d’expériences de terrain partagées.
  3. Capturer davantage de financements internationaux compétitifs et monter des programmes de co-investissement avec nos partenaires étrangers.

Pour mesurer notre impact, nous suivons le nombre d’accords actifs, le volume de mobilité, les financements levés et les co-publications. Mais le véritable indicateur reste qualitatif : une convention n’a de sens que si elle produit des découvertes, attire des compétences et s’inscrit dans la durée pour la communauté scientifique.