France Vaccins : le choix de l’autonomie stratégique

Alors que l’épidémie d’Ebola due au virus Bundibugyo, déclarée urgence de santé publique de portée internationale par l’OMS en mai dernier, continue de sévir en République démocratique du Congo, le lancement de France Vaccins prend une résonance particulière. Doté d’une première tranche de financement de 40 millions d’euros dans le cadre de France 2030, ce dispositif est porté par l’Inserm, via son agence de programmes, le CEA, l’AP-HP et l’Institut Pasteur. Il vise à accélérer l’innovation vaccinale et à renforcer la préparation face aux menaces infectieuses émergentes. Rencontre avec son coordinateur, Éric Quéméneur.

National
Ces boutons servent à modifier la taille des textes /

Pouvez-vous nous présenter votre parcours ?

Éric Quéméneur : Ingénieur INSA et pharmacien industriel de formation, j’ai complété ce cursus par un doctorat en biochimie. Mon parcours s’est construit à l’interface de la science fondamentale et de ses applications, d’abord en ingénierie des protéines puis en pharmaco-toxicologie.

J’ai passé 24 ans au CEA (Saclay, Marcoule, Fontenay-aux-Roses), où j’ai notamment dirigé le programme national de toxicologie nucléaire entre 2009 et 2014. Ce poste m’a confronté directement aux questions de sécurité sanitaire et de gestion des risques. Il a également nourri ma réflexion sur le dialogue science-société, à travers les débats sur les faibles doses de radiations, les questions d’imputabilité ou les risques liés aux nanotechnologies.

En 2015, j’ai rejoint le secteur biopharmaceutique comme directeur scientifique de Transgene, une biotech spécialisée dans les immunothérapies en oncologie. J’y ai piloté le renouvellement du portefeuille de produits, en particulier le développement de vaccins individualisés contre les cancers résistants. Notre candidat, Myvac TG4050, est actuellement en étude clinique de phase II pour les cancers ORL.

Fin 2024, j’ai été nommé directeur de France Vaccins par la direction de l’Inserm. Ce programme répond à trois objectifs précis : renforcer la position de la recherche française, améliorer notre préparation aux crises sanitaires et réengager l’industrie vaccinale dans le domaine des maladies infectieuses émergentes.

Quel est le rôle exact de France Vaccins dans l’écosystème de la recherche française en vaccinologie ?

É. Q. : En amont, la France dispose d’une excellente organisation de son front scientifique en immunologie et infectiologie. Cette dynamique est propulsée par France 2030 et par les programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR) Maladies infectieuses émergentes et Prezode. Elle s’appuie également sur l’expertise d’instituts comme Pasteur ou le Vaccine Research Institute, ainsi que sur le réseau des Centres nationaux de référence. En effet, impossible de concevoir un vaccin sans données fiables sur la diversité génétique des virus ou sur les interactions hôte-pathogène.

En aval, le réseau national d’investigation clinique en vaccinologie (I-Reivac) constitue une force considérable pour les essais cliniques. Le grand défi est désormais d’alimenter ce réseau en accroissant le flux de candidats-vaccins innovants.

France Vaccins part d’un constat simple : nos chercheurs produisent une science de classe mondiale et des brevets très prometteurs. Malheureusement, ils s’arrêtent encore trop souvent au stade de la publication. Notre projet s’inscrit précisément entre les deux, à la jonction entre recherche préclinique et développement clinique. C’est cette transition critique qui est qualifiée de « vallée de la mort ». Un candidat-vaccin a beau avoir fait de superbes preuves de concept en laboratoire, la marche reste haute. Les équipes académiques manquent souvent de ressources techniques ou financières pour atteindre les essais de phase I/II.

Nous apportons ce chaînon manquant. Nous finançons des étapes coûteuses comme les études réglementaires de sécurité et de dosage selon les bonnes pratiques de laboratoire (BPL). Nous prenons aussi en charge la fabrication des premiers lots cliniques conformes aux bonnes pratiques de fabrication (BPF).

Comme le résume Didier Samuel, président-directeur général (PDG) de l’Inserm, notre mission est de coupler une recherche translationnelle de premier plan avec une capacité de déploiement ultra-rapide. Enfin, nous développons la recherche collaborative entre public et privé. Notre relation de confiance avec ID Cluster est, dans cette perspective, essentielle.

Par quoi commence-t-on pour accélérer le développement d’un vaccin ? 

É. Q. : Concevoir la séquence génétique d’un vaccin à ARN messager ou assembler une particule pseudo-virale en laboratoire est une affaire de semaines. Le vrai défi, c’est la transition préclinique et la constitution du dossier d’autorisation. C’est là que nous devons compresser le temps. Pour y parvenir, nous devons dès le départ aligner nos standards avec ceux utilisés par le monde industriel, notamment le target product profile. C’est une feuille de route qui définit à l’avance l’efficacité, la sécurité et les contraintes logistiques du vaccin attendu. En formalisant ces critères très tôt, on gagne un temps infini lors des discussions avec les agences réglementaires et les industriels. 

En période de préparation pandémique, notre but est d’acquérir des connaissances génériques et de constituer des bibliothèques de prototypes vaccinaux bien caractérisés. Le target product profile permet ensuite d’organiser la mémoire scientifique des données acquises pour chaque prototype.

La première tranche de France Vaccins cible quatre projets précis. À quelles menaces répondent-ils ?

É. Q. : Ces quatre projets s’appuient sur des plateformes vaccinales d’équipes françaises. Ils ciblent des pathogènes prioritaires de la liste de l’OMS. 

NIPH-GUARD cible le virus Nipah, une zoonose au taux de létalité de 40 à 75 % qui touche l’Asie du Sud-Est, l’Inde et le Bangladesh. Le candidat-vaccin utilise la technologie de ciblage des cellules présentatrices d’antigènes du Vaccine Research Institute (VRI). La protection est démontrée chez l’animal ; nous finançons le passage vers l’essai clinique.

MOPEVAC-NEW, piloté par l’Institut Pasteur, est un vaccin pentavalent utilisant le vecteur recombinant Mopeia contre cinq arénavirus responsables de fièvres hémorragiques graves. Le projet capitalise sur l’expérience acquise lors du développement d’un vaccin contre le virus Lassa en Afrique de l’Ouest.

ArboVac, porté par le CEA, utilise des particules pseudo-virales auto-assemblables contre trois virus transmis par les moustiques : la fièvre jaune, Zika et le Chikungunya. Ce projet répond à l’extension de ces menaces en outre-mer et en métropole, illustrée par la hausse de 47 % des cas de virus du Nil occidental en 2025 sous l’effet du réchauffement climatique.

Enfin, le projet de vaccination intranasale, Navix, mené par l’Institut Pasteur de Lille, l’Université de Tours et sa jeune pousse, Lovaltech, vise à bloquer la transmission de la grippe en stimulant l’immunité locale et systémique. Il s’appuie sur un modèle de transfert industriel déjà éprouvé avec Iliad Therapeutics.

L’un des grands objectifs de France 2030 est la souveraineté sanitaire. Comment France Vaccins assure-t-il cette indépendance ?

É. Q. : Le développement de vaccins contre les maladies émergentes se heurte structurellement à une « défaillance de marché ». Les crises épidémiques sont aiguës mais sporadiques, face à des pathogènes très variés. Pour les grands groupes pharmaceutiques, investir des centaines de millions d’euros dans des vaccins de niche ou des stocks de précaution n’est pas viable commercialement.

La souveraineté, c’est refuser de dépendre des financements gouvernementaux américains, qui ont massivement porté l’innovation mondiale jusqu’en 2025. Les États et l’Europe doivent assumer cet investissement préventif de façon coordonnée. France Vaccins structure notre pilier national, en articulation avec l’action européenne, et nous visons déjà des partenariats avec des pays partageant cette vision.

L’autre levier est la relocalisation de la bioproduction. Nous confions la fabrication de nos candidats-vaccins à des organisations de recherche (CRO) et de fabrication (CDMO) sous contrat françaises. C’est ainsi que nous pourrons passer à l’échelle très rapidement en cas de crise. Enfin, n’oublions pas que nous avons plusieurs champions industriels de niveau mondial pour le vaccin humain et vétérinaire. Ils peuvent compter sur l’écosystème d’innovation français.

Le programme revendique une approche « One Health ». Comment cela se traduit-il face à des menaces comme le hantavirus ou l’ébola ?

É. Q. : L’actualité nous le rappelle régulièrement : la très grande majorité des maladies infectieuses émergentes, comme Ébola, le hantavirus Andes, le Mpox ou la grippe aviaire H5N1, proviennent de réservoirs animaux. Les virus franchissent la barrière d’espèce par mutation ou à la suite de modifications de notre exposition aux vecteurs. 

Il existe de nombreuses interactions possibles en matière de technologies vaccinales. Les vaccins ARNm sont également en forte croissance dans le domaine vétérinaire, avec plusieurs enjeux similaires à ceux du vaccin humain ; réduction des temps de développement, des doses et amélioration de la stabilité. 

Nous échangeons avec nos homologues d’Inrae (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement), de l’IRD (Institut de recherche pour le développement) et du Cirad (Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement). Leurs programmes vaccinaux associent étroitement les partenaires du Sud global, ce qui est une richesse pour nous. Enfin, l’Anses (Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail) est directement impliquée dans la gouvernance de France Vaccins. 

Comment comptez-vous relever le défi de l’acceptabilité et de l’hésitation vaccinale en France ?

É. Q. : Créer le meilleur vaccin du monde ne sert à rien si personne ne l’accepte. Ce n’est pas le premier pilier de France Vaccins, mais nous l’intégrons. Nos futures chaires séniors s’ouvriront ainsi à la sociologie et à la psychologie comportementale.

En février 2026, un sondage OpinionWay montrait que plus de 60 % des Français accepteraient un nouveau vaccin en cas de pandémie avérée. La défiance ne vise pas la science biomédicale. Elle cible plutôt les institutions et la communication descendante.

Les scientifiques croient souvent qu’un produit sûr et efficace s’impose de lui-même. C’est une erreur. L’adhésion se gagne sur le terrain. Il faut privilégier la recherche participative et le travail de proximité avec les communautés. Nous devons expliquer la balance bénéfice-risque de manière transparente. Dans ce défi, les professionnels de santé sont un levier à prendre en compte.

Quels sont les grands jalons de France Vaccins pour les mois à venir et à l’horizon 2030 ?

É. Q. : D’ici fin 2026, notre priorité est le déploiement opérationnel des quatre premiers projets. L’objectif est d’amener plusieurs candidats en phase clinique d’ici 2028. Nous préparons les dossiers d’autorisation en lien étroit avec le réseau d’investigation clinique I-Reivac.

Notre feuille de route s’aligne sur la mission « 100 jours » portée par le G7 et la CEPI (Coalition pour les innovations en matière de préparation aux épidémies). Elle intègre l’intelligence artificielle, la modélisation numérique et l’innovation préclinique. Nous renforçons également deux secteurs clés : les vaccins à ARN et les anticorps monoclonaux.