Portrait d’Inserm : Maxime Mahé, donner forme aux possibles

Faire « pousser » un organe en laboratoire est déjà un défi. Faire travailler ensemble ceux qui permettront de le faire entrer dans le soin en est un autre. C’est pourtant là que Maxime Mahé a progressivement déplacé son terrain de jeu. Chercheur Inserm à Nantes et spécialiste des organoïdes intestinaux, il pilote aujourd'hui le PEPR MED-OOC, un programme France 2030 de 48 millions d’euros consacré aux organes sur puce.

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Quand avez-vous mesuré, pour la dernière fois, le sens très concret de vos recherches ?

Maxime Mahé : Il y a quelques semaines, nous avons publié des travaux sur nos organoïdes intestinaux issus de cellules souches. Peu après, j’ai reçu un message de la présidente d’une association de familles de patients atteints de pseudo-obstruction intestinale chronique, une maladie rare et sévère. Elle tenait à me rappeler que, même au stade de la recherche fondamentale, ces avancées représentent un espoir immense. Ce type de retour dépasse le cadre du laboratoire : il nous rappelle chaque jour le sens de notre travail.

Qu’est-ce qu’un organoïde ? Et quel est le changement d’échelle apporté par le PEPR MED-OOC ?

M. M. : Un organoïde n’est pas un mini-organe : c’est un modèle en 3D récapitulant certaines fonctions d’un organe, cultivé à partir de cellules prélevées chez un patient. Nous l’utilisons pour comprendre des pathologies et tester des molécules.

Scientifiquement, le PEPR MED-OOC vise à franchir un cap, notamment en recréant la dynamique du vivant grâce aux « organes et organoïdes sur puce ». L’analogie vient de la microélectronique : le dispositif a la taille d’une clé USB, mais au lieu de circuits électroniques, il renferme des micro-canaux pas plus épais qu’un cheveu. En y faisant circuler nutriments et médicaments, nous ne cultivons plus des cellules isolées : nous reconstituons les flux biologiques, la mécanique des tissus. L’objectif est d’obtenir des modèles humains ultra-fidèles pour décortiquer des maladies complexes et mieux prédire la réponse aux traitements. 

Ce qui change d’échelle aujourd’hui, c’est notre ambition de passer du laboratoire à la clinique.  Le PEPR réunit treize projets de recherche. Pour éviter que les technologies développées restent de belles publications, nous allons créer des plateformes translationnelles où chercheurs, médecins, industriels et régulateurs peuvent échanger pour intégrer ces outils au parcours de soin. Par exemple, il s’agit de pouvoir tester différents traitements sur l’organe sur puce d’un patient avant de choisir sa thérapie.

© Inserm / François Guénet

Où en est la France par rapport aux États-Unis ou à l’Asie sur ces technologies d’organes et organoïdes sur puce ?

M. M. : Le constat est sans appel : nous sommes en retard, aussi bien par rapport aux États-Unis qu’à l’Asie. Mais nous n’avons pas décroché. Les Américains ont fait évoluer leur réglementation pour autoriser l’usage de ces modèles 3D dans les essais précliniques, et ils ont une culture du risque entrepreneurial plus forte. En Asie, les investissements sont massifs.

En France, nous disposons de laboratoires et de chercheurs excellents. Ce qui nous manque, ce sont les investissements pour nous mettre au niveau. En revanche, je crois beaucoup à l’échelle européenne : en additionnant nos forces avec nos voisins plutôt qu’en avançant chacun de notre côté, nous pouvons vraiment peser. C’est tout l’enjeu des réseaux dans lesquels je représente aujourd’hui la communauté française.

L’interdisciplinarité est au cœur de votre quotidien. Racontez-nous une situation où la confrontation de regards a fait avancer vos recherches.

M. M. : Récemment, nous tentions d’encapsuler des organoïdes dans un hydrogel avec des collègues chimistes, et l’expérience échouait. Eux voulaient tout déconstruire pour tester la toxicité de chaque composant du polymère. De notre côté, nous partions d’abord de nos contraintes biologiques, avec le risque de devoir tester un très grand nombre de conditions.  Trouver un compromis a demandé d’adapter nos langages respectifs. C’est exactement cette friction méthodologique, bien gérée, qui génère de l’innovation.

Quel est l’arbitrage le plus difficile que vous ayez eu à faire récemment ?

M. M. : Refuser une expérience de séquençage à 15 000 euros à l’un de mes doctorants. L’expérience était tout à fait légitime pour son projet, mais je devais préserver la réserve budgétaire globale. Un chercheur est aussi un gestionnaire d’écosystème : il faut arbitrer entre l’enthousiasme immédiat et la santé financière du collectif. Ce genre de décision se prend pour que l’équipe tienne sur la durée, y compris pour la personne à qui l’on dit non.

Qu’est-ce qui vous stimule le plus dans votre quotidien professionnel ?

M. M. : Le moment où les résultats émergent. Des mois de travail condensés sur quelques diapositives, qu’il faut décoder : est-ce que cette donnée valide notre hypothèse ? Qu’en tire-t-on ? C’est une gymnastique intellectuelle très intéressante.

De gauche à droite : Sara Boughaba, Laura Bachir, Victor Perreaux, Lola Bonneau, Maxime Mahé, Archie Khan, Théo Noël et Lisa Brossard. © Inserm / François Guénet

Et puis, avec l’expérience, j’ai appris à apprécier une autre chose : la patience. J’ai eu de super mentors aux États-Unis, dont l’un répétait souvent : « Il est urgent d’attendre. ». Piloter un programme comme le PEPR, c’est faire avancer des institutions et des personnes qui n’ont pas toutes la même temporalité. Il faut parfois accélérer les choses, parfois accepter de laisser le temps faire son travail. Accepter le tempo des autres est devenu une de mes forces.

© Inserm / François Guénet

Votre métier est exigeant, mais vous tenez à préserver un équilibre familial. Comment le construisez-vous au quotidien ?

M. M. : Cet équilibre se construit à deux. Ma femme est ingénieure agroalimentaire et chercheuse ; elle a sa propre carrière. Nous ajustons notre organisation selon les périodes et les exigences professionnelles de chacun, sans règles figées. J’essaie de préserver strictement mes moments en famille : le soir, je lis des histoires, mais pas que, à mes deux fils de 4 et 2 ans — parfois inventées en temps réel à partir de quelques mots-clés qu’ils me donnent — et je m’occupe aussi beaucoup de la cuisine. J’aime profondément mon métier, mais la vie est courte : mon plus bel héritage ne sera pas une publication scientifique, c’est eux.