En 2025, l’Inserm a recruté 14 chercheurs pour renforcer la recherche en région Auvergne-Rhône-Alpes.
À travers leurs témoignages, ils et elles partagent leurs parcours, leurs engagements et les expériences — professionnelles comme personnelles — qui nourrissent leur démarche scientifique.
Découvrez Zoom Chercheur Inserm AuRA, l’interview de Maude Beaudoin – Centre de Recherche en Neurosciences Lyon (CRNL)
Quel est votre parcours ?
Mon parcours universitaire est assez classique : licence, master, doctorat. Je me suis orientée assez tôt vers la neuro et j’ai fait toutes mes études à l’université Lyon 1. J’ai réalisé ma thèse à l’Institut des Sciences Cognitives Marc Jeannerod, à Lyon.
Dès le début, je me suis intéressée à un groupe de structures cérébrales profondes, et depuis ma thèse, je travaille sur leur implication dans différentes pathologies.
Après ma thèse, je suis partie en Angleterre, à Cambridge, pour un post-doctorat. J’y ai continué à étudier ces structures, mais dans un autre contexte pathologique. Quelques mois après mon arrivée, le vote du Brexit a eu lieu, ce qui a compliqué les financements européens et le statut des chercheurs étrangers. J’ai donc dû rentrer plus tôt que prévu.
De retour à Lyon, sans poste immédiat, j’ai créé une entreprise de conseil en méthodologie de recherche, notamment auprès des CHU. Cela m’a permis de continuer à travailler avec des patients et à développer des projets autour des structures cérébrales profondes sur lesquelles je continuais à travailler.
En 2018, avec le Pr Jacques Luauté (chef de service de la rééducation post-réanimation) et le Dr Florent Gobert (réanimateur médical en réanimation neurologique) – tous deux médecins à l’Hôpital Neurologique aux Hospices Civils de Lyon‑, nous avons obtenu un financement de l’Agence Nationale pour la recherche, en recherche translationnelle pour étudier leur rôle dans les troubles de la conscience. J’ai alors intégré le Centre de recherche en neurosciences de Lyon comme post doctorante.
Après plusieurs contrats temporaires, j’ai obtenu un poste de chargée de recherche à l’Inserm en octobre dernier.
Pourquoi avez-vous choisi de postuler à l’Inserm ?
Quand on est en post-doctorat, on postule généralement au CNRS et à l’Inserm pour espérer obtenir un poste permanent.
Dans mon cas, l’Inserm correspond particulièrement bien à mon profil, car je travaille sur des pathologies humaines avec une approche translationnelle : comprendre les mécanismes fondamentaux tout en gardant un lien direct avec les patients. C’est exactement la mission de l’Inserm.
Quel est votre thème de recherche et sur quoi travaillez-vous actuellement ?
Je travaille sur le rôle des structures cérébrales profondes dans des pathologies à survenue brutale, comme l’AVC ou le traumatisme crânien, en particulier dans la perte de conscience et les mécanismes de récupération.
Nous avons développé une approche translationnelle qui combine des modèles animaux et des études chez les patients. Cela permet de faire des allers-retours entre recherche fondamentale et clinique.
Comment expliqueriez-vous le mot « coma » ?
Le mot coma vient du grec et signifie sommeil profond. Dans le cadre médical, il s’agit d’un état dans lequel la personne ne peut pas être réveillée, même par des stimulations fortes.
C’est un état transitoire. Le coma, au sens strict, ne dure pas indéfiniment : il évolue vers un réveil, un trouble de conscience ou malheureusement un décès.
Pourquoi avez-vous choisi de travailler sur ce sujet ?
Je travaillais initialement sur des maladies neurodégénératives comme les maladies de Parkinson ou Huntington. J’avais envie de comprendre ce qui se passe lorsque l’atteinte cérébrale est brutale, comme dans un AVC ou un traumatisme crânien.
Les troubles de la conscience apparaissent souvent dans ces situations sévères, et certaines hypothèses impliquaient les structures cérébrales sur lesquelles je travaillais déjà. Cela a donné une cohérence naturelle à ce choix.
Peut-on détecter des signes de conscience chez un patient apparemment inconscient ?
Nous parlons plutôt de signes de fonctionnement cortical. On ne peut pas accéder directement au contenu de la conscience d’un patient, mais on peut chercher des indices montrant que certaines régions du cerveau restent actives.
Avec des stimulations ?
Oui. Cela peut être très simple, comme observer une réaction à une stimulation ou demander au patient de suivre un objet du regard.
On peut aussi utiliser l’électroencéphalographie pour mesurer l’activité électrique du cerveau en réponse à des sons, ou l’imagerie cérébrale pour visualiser quelles régions s’activent.
Il existe donc une approche comportementale, électrophysiologique et par imagerie. L’imagerie est plus lourde à mettre en place, mais elle permet d’explorer des structures profondes.
Est-ce que la stimulation favorise la récupération ?
Il n’y a pas de consensus clair. Certaines études montrent de petits effets, mais rien de spectaculaire.
D’autres pistes existent, comme les traitements médicamenteux ou la stimulation cérébrale profonde, qui consiste à implanter une électrode dans certaines régions du cerveau. Les résultats restent encore limités.
Pourquoi certaines personnes restent longtemps dans cet état ?
Il faut distinguer les fonctions vitales du fonctionnement de la conscience. Tant que les fonctions vitales sont maintenues, une personne peut survivre longtemps, même avec une altération sévère de la conscience.
Tout dépendra des lésions cérébrales : leur localisation est souvent aussi importante que leur taille.
Un choc plus violent entraîne-t-il un trouble de conscience plus long ?
Une lésion étendue est souvent de mauvais pronostic. Mais une petite lésion située dans une zone stratégique peut avoir des conséquences majeures. La localisation joue un rôle déterminant
Comment mesure-t-on le niveau de conscience ?
On ne peut pas mesurer la conscience elle-même, seulement des indices indirects.
En fonction de ces indices, les médecins pourront définir si un patient se trouve en état d’éveil non-répondant (anciennement appelé état végétatif) ou en état de conscience minimale.
Pouvez-vous expliquer l’horloge interne ?
L’horloge interne est située dans une région cérébrale appelée noyau suprachiasmatique. Elle régule nos rythmes biologiques : veille-sommeil, sécrétions hormonales, température corporelle, etc.
Nous pensons qu’elle pourrait être perturbée chez certains patients qui ont un trouble de conscience et que sa resynchronisation pourrait accompagner une amélioration clinique. Nous l’étudions notamment à travers certaines hormones sécrétées selon un rythme précis.
Certains patients ont-ils une horloge plus décalée que d’autres ?
C’est notre hypothèse ! Certains patients semblent conserver une forme de rythme biologique, même partiel. Chez d’autres, ce rythme paraît complètement désorganisé.
Pour l’instant, nos données restent préliminaires. Nous avons besoin d’un plus grand nombre de patients pour confirmer ces tendances et comprendre ce que cela signifie réellement sur le plan clinique.
Y a‑t-il les mêmes séquelles en cas de coma volontaire ou après un choc ?
Dans le cas d’un coma pharmacologique, il s’agit d’une prise en charge médicale qui a pour objectif par exemple la recherche d’un effet neuroprotecteur ou de protection des voies aériennes (lorsque le patient est intubé). C’est un état temporaire qui fait partie de la prise en charge médicale.
Les séquelles dépendront surtout de l’existence ou non de lésions cérébrales sous-jacentes. S’il n’y a pas de lésion, le réveil peut être relativement normal, même si un état confusionnel transitoire peut apparaître. En revanche, après un traumatisme crânien ou un AVC, les lésions elles-mêmes déterminent l’évolution.
Quelles sont les plus grandes difficultés dans l’étude ?
La première difficulté concerne la fragilité des patients et le contexte de réanimation. Les protocoles doivent s’adapter à des situations médicales complexes.
Le nombre de patients reste limité, ce qui ralentit les analyses.
Enfin, il existe une limite scientifique importante : nous ne pouvons pas accéder directement au contenu de la conscience. Nous travaillons uniquement avec des marqueurs indirects, ce qui peut être frustrant.
Des patients se souviennent-ils de quelque chose lorsqu’ils sont dans cet état de trouble de conscience ?
C’est très rare. Le réveil est un mécanisme progressif.
Certains cas médiatisés concernent en réalité des situations différentes, comme le syndrome d’enfermement, où la conscience est intacte mais l’expression motrice impossible.
Dans la majorité des cas, les patients n’ont pas de souvenirs précis. Le stress physiologique important et la sécrétion de cortisol peuvent altérer les mécanismes de mémoire.
Vieillit-on moins vite dans cet état ?
Les données actuelles suggèrent plutôt l’inverse. Nous observons parfois une accélération de l’atrophie cérébrale qui est un phénomène qui arrive généralement plus tard avec le vieillissement normal.
C’est un mécanisme qui nous intéresse également donc nous comparons les imageries réalisées à différents moments chez les patients pour analyser ces évolutions et comprendre leur impact à long terme.
Quels sont les grands enjeux de santé ?
L’enjeu diagnostique et pronostique est central. Il s’agit de mieux évaluer l’état réel du patient et d’anticiper son évolution.
Cela a aussi une dimension éthique forte, notamment en ce qui concerne les décisions médicales et les directives anticipées.
Avec le vieillissement de la population, ces situations deviennent plus fréquentes. Il est donc essentiel d’améliorer nos outils d’évaluation.
Qu’est-ce qui vous épanouit le plus ?
La curiosité intellectuelle. La recherche permet de poser des questions complexes et d’essayer d’y répondre avec méthode.
Avoir aujourd’hui un poste stable à l’Inserm est une chance. Cela permet de se concentrer pleinement sur les projets scientifiques et de construire des travaux sur le long terme.
Quels sont les principaux défis ?
Avant d’obtenir un poste permanent, le principal défi était la précarité des contrats successifs.
Aujourd’hui, les défis sont davantage logistiques et administratifs : monter des protocoles, obtenir des autorisations réglementaires, sécuriser des financements. La dimension scientifique reste passionnante, mais elle s’accompagne d’une charge organisationnelle importante.
À quoi sert concrètement votre travail ?
Il sert à mieux comprendre l’état neurologique des patients en réanimation et à affiner les outils d’évaluation.
L’objectif est de fournir un soutien aux soignants pour les aider à améliorer les prises en charge avec des outils diagnostiques et pronostiques plus précis et robustes, et de donner aux familles des éléments plus précis sur l’évolution possible de leur proche. Réduire l’incertitude est déjà un progrès.
Ce ne sont que des hypothèses ?
Il existe des certitudes dans les situations extrêmes, mais une zone d’incertitude persiste dans de nombreux cas intermédiaires.
Notre travail consiste justement à réduire cette zone grise grâce à des marqueurs plus fiables
Vous vous basez sur d’anciens cas ?
Oui, les données passées sont essentielles. Mais les nouvelles techniques nécessitent aussi de nouvelles cohortes de patients.
Nous comparons les anciens marqueurs avec les outils actuels afin d’améliorer la précision des diagnostics.
Vos ambitions ?
Continuer à développer ces travaux, obtenir des financements pour élargir les cohortes et approfondir certaines pistes encore exploratoires.
L’ambition reste scientifique : mieux comprendre ces mécanismes pour améliorer la prise en charge clinique.
Quel message au grand public ?
Les patients en réanimation sont entourés d’équipes très engagées. Les décisions sont complexes et reposent sur des évaluations médicales rigoureuses.
La recherche est indispensable pour progresser. Soutenir ces travaux, c’est contribuer à améliorer la compréhension et l’accompagnement de situations humaines particulièrement délicates.