Pas de doute, la désinformation en santé qui a explosé lors de la Covid-19 est toujours en pleine forme. Mais la lutte s’organise et les informateurs fourbissent leur riposte, au travers notamment d’un plan national lancé par le ministère chargé de la santé. Une lutte dans laquelle l’Inserm est engagé de longue date.
Mi-avril, le ministère en charge de la santé a initié un plan de lutte contre la désinformation dans ce domaine. Selon vous, cette désinformation a-t-elle pris une dimension nouvelle en 2025 ?
Priscille Rivière : Non, elle est ancienne et elle perdure. De fait, l’Inserm s’est emparé du sujet depuis plusieurs années, en témoigne Canal détox créé en 2018. En 2025, il y a surtout eu une prise de conscience collective de la nécessité de lutter contre la désinformation en santé. De nombreux acteurs se sont nouvellement mobilisés ou ont augmenté leur activité en la matière : groupes mutualistes, laboratoires pharmaceutiques, Institut national du cancer…
Mathieu Molimard : J’ajouterais que pour les hommes et les femmes politiques, un des éléments déclencheurs réside dans la survenue de la désinformation d’État portée par le président Donald Trump et son ministre de la Santé Robert F. Kennedy Jr.
P. R. : Dans le contexte de cette prise de conscience générale, le plan de lutte du ministère de la Santé devrait contribuer à structurer une réponse nationale à laquelle l’Inserm est bien sûr associé. D’abord au travers de son comité de pilotage, mais aussi de la mission d’expertise qui a été confiée à Mathieu Molimard, chercheur Inserm au Bordeaux Population Health, Dominique Costagliola, directrice de recherche émérite Inserm, et Hervé Maisonneuve, ancien président de l’Association européenne des rédacteurs scientifiques.
Comment avez-vous mené cette expertise et quelles sont ses principales conclusions ?
M. M. : Nous avons interrogé 270 personnes aux profils très variés : agences de santé, scientifiques – dont Didier Samuel, PDG de l’Inserm –, mais aussi influenceurs, politiques, réseaux sociaux… Nous avons ainsi identifié nos forces et nos faiblesses, et proposé six piliers autour desquels pourrait se structurer une stratégie nationale : l’éducation, la formation, l’information, la lutte et la régulation, la détection, les sanctions effectives contre les désinformateurs et enfin la recherche. Enfin, l’expertise confirme que fournir la bonne information est la meilleure arme pour lutter contre la désinformation.
P. R. : C’est exactement la démarche de l’Inserm, qui met en valeur la science de qualité dans tous ses supports éditoriaux – site grand public inserm.fr, magazine nouvellement rénové, web émissions, textes de décryptage Canal détox… L’Institut a aussi établi des partenariats avec d’autres acteurs de la lutte contre les fake news comme les Vérificateurs de TF1, ou encore le blog PharmacoFact de la Société française de pharmacologie et de thérapeutique. Par exemple, nous avons relayé son article sur l’absence de lien scientifiquement prouvé entre le paracétamol pendant la grossesse et l’autisme. Cette volonté de transmettre la bonne information aux personnes directement concernées passe aussi par ses liens étroits avec les associations de patients.
Plus largement, quels sont les principaux thèmes abordés par Canal détox et quelle est la visibilité de ces informations ?
P. R. : Parmi les 24 articles publiés en 2025, les vaccins restent le sujet de prédilection qu’il a fallu traiter, auquel se sont ajoutés la nutrition, l’alcool, le sommeil, ainsi que la beauté et le bien-être. Ces deux derniers thèmes recoupent celui de l’alimentation, avec de plus en plus de produits soi-disant miracles pour améliorer sa forme, sa peau… donc en creux sa santé.
Côté visibilité, nous continuons d’être performants avec 1,1 million de visites, soit 12 % de plus qu’en 2024, et 2,2 millions de pages vues. Par ailleurs, nos contenus sont souvent cités dans des médias nationaux comme France Info, TF1, Les Échos, Le Figaro…
Mais la lutte n’est-elle pas déséquilibrée face aux désinformateurs, qui s’adressent à des milliers, voire des millions de personnes ?
P. R. : C’est le cas et c’est pourquoi nous sommes convaincus que pour lutter efficacement contre la désinformation, il faut notamment aller vers les gens et non attendre qu’ils viennent à nous.
À cette fin, nous avons mené une vaste campagne de publicité avec pour slogan « Informez-vous auprès de sources fiables ». L’objectif est de rappeler que ce n’est pas grave de ne pas savoir mais qu’il est important de se renseigner au bon endroit.
Elle était visible dans le métro, sur des quais de gares, dans les pharmacies, la presse écrite, y compris par exemple dans le quotidien L’Équipe qui possède un vaste lectorat. Un spot véhiculant ce même message a été diffusé sur les plateformes de vidéo à la demande et de replay TV. Et notre campagne a été relayée sur les réseaux sociaux grâce notamment au journaliste Samuel Étienne qui y est très suivi, y compris par des adolescents. Par ailleurs, avec le groupe Harmonie mutuelle, nous avons élaboré un dossier sur les fake news en santé pour sa revue, envoyée à près de deux millions d’adhérents !
Un des enjeux de la lutte contre la désinformation est vraiment d’élargir notre public. L’idéal serait bien sûr d’arriver à ce que, dans leur quotidien, les citoyens soient plus exposés à la bonne information qu’aux mauvaises.
Outre la forte visibilité des désinformateurs, comprend-on mieux la mécanique des fake news en santé ?
M. M. : La santé est une cible privilégiée car elle touche à nos émotions, à nos peurs. Or, il y a confusion entre opinions et faits, esprit critique et suspicion. Les désinformateurs cherchent des arguments qui renforcent une idée préconçue, alors que les scientifiques partent d’une hypothèse qu’ils « torturent ». Si elle résiste, elle devient un fait qui sera peut-être remis en cause un jour avec les avancées de la recherche. Pour lutter contre la désinformation, il faut donc éduquer les citoyens à la démarche scientifique, et former des scientifiques afin qu’ils communiquent et occupent l’espace médiatique, mais uniquement dans leur domaine de compétence.
P. R. : Dans cet esprit, au sein de la cellule Canal détox, 120 à 150 chercheurs nous aident depuis 2022 à répondre aux sollicitations des médias qui font des articles de vérification des faits et à produire nous-mêmes des contenus. Ils nous font aussi remonter des sujets de désinformation. Concernant la littératie en santé, j’ai participé à un groupe de réflexion sur le sujet qui a abouti à la publication d’un article. Nous y proposons dix recommandations avec des interventions à tout âge, en appui avec des réseaux de proximité, bien sûr une présence dans l’espace numérique, ou encore, comme le préconise aussi le rapport de Mathieu Molimard, la mise en place d’une structure de confiance qui rassemblerait toutes les initiatives fiables existantes.
De fait, faut-il s’unir pour lutter efficacement contre la désinformation ?
P. R. : Il faut en effet voir large pour éviter la cacophonie, y compris au niveau européen même si on n’y est pas encore, car la bataille contre la désinformation en santé s’annonce longue. Et comme le dit Mathieu Molimard, si on travaille seul, on s’épuisera !
Cet article est extrait du rapport d’activité de l’Inserm. Retrouvez le rapport complet ici.